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Qu'on me permette une comparaison. Figurez-vous un Italien de la Renaissance, né entre 1450 et 1550 à cette époque qui a été, après l'enfance du moyen âge, comme l'adolescence des nations modernes, époque d'élan, d'effervescence, de crise, de péril

, d'égarements, de chutes. Figurez-vous un de ces hommes dont l'intelligence, comme subitement éveillée et fraîche de son long sommeil, s'était ouverte à la fois à toute chose, un de ces hommes qui étaient en même temps poètes, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes, ingénieurs, soldats. Il lira les manuscrits de l'antiquité avec le Pogge et Bembo; il sera poète avec l'Arioste, peintre avec le Perugin, architecte avec Bramante; il devinera l'Amérique avec Colomb. Il vivra de toute la vie intellectuelle de cet âge si fécond pour l'intelligence. Habile en toutes choses, ce contemporain de Machiavel ne sera pas étranger à l'art de gouverner les hommes, et pour les dominer il saura faire tout, même le bien.

Seulement le bien en lui sera plutôt un calcul de son habileté qu'une impulsion de son coeur ou une inspiration de sa foi. Jeté au milieu d'un monde où bouillonnent toutes les passions aussi bien que toutes les idées; où le paganisme renaissant se mêle aux luttes du christianisme déchiré; où, parfois, idolâtre par les souvenirs, par les admirations, par les meurs, on n'est plus chrétien que par la controverse; un tel homme, vivant surtout par l'intelligence, vivra peu par la conscience. Ce ne sera pas la noble, idéale, mais exceptionnelle pureté de MichelAnge; ce sera bien plutôt l'aventureuse et libertine hardiesse de Cellini. Les moeurs seront corrompues, comme elles le furent si souvent à cette époque. Il sera capable même de crimes ; l'orgueil blessé de l'artiste mania plus d'une fois le poignard. Enfin, à travers ces grandeurs et ces vices, il aura les petitesses de son temps, les pédantismes, les sophismes, les jeux académiques; au lieu de la foi qui s'éloigne des cours souillés, il aura ces superstitions que l'imagination alimente bien plus que le coeur; il s'enfoncera dans le dédale des sciences occultes, il pratiquera la magie, l'astrologie, ces choses si appropriées à la curiosité de l'esprit et à la corruption de l'âme. En cet homme l'intélligence sera supérieure, la raison puissante, l'amour-propre exalté, la volonté forte, l'action sur autrui efficace; mais la conscience sera muette, la superstition puérile, le cour gâté. L'homme sera merveilleux et méprisable.

Mais prenez cet homme et transportez-le en un autre siècle. Faites-lui trouver en sa propre nature cette excitation vers toutes les connaissances humaines que l'homme du seizième siècle trouvait dans l'esprit de son temps. Mettez-lui la toge et le laticlave; jetez-lui la pourpre sur les épaules. Donnez-lui l'empire romain agrandi par Trajan, pour y régner, mais aussi pour en jouir; pour satisfaire avec ses trésors artistiques et intellectuels l'insatiable curiosité de sa pensée; pour faire à travers tant de peuples, tant de pays, tant de grandeurs, de magnifiques voyages d'artiste et d'antiquaire, revêtu de la pourpre et une légion derrière lui : pour faire éclore les splendeurs et les monuments sous ses pas, pour embellir le monde en même temps qu'il le régira d'une main forte et le maintiendra un, paisible, prospère, par la puissance de sa volonté. Voilà Hadrien! Son règne ne fut que la réalisation de cette fantaisie de Mille et une Nuits. Sa vie fut un voyage à travers tous les peuples, tous les chefs-d'oeuvre, tous les souvenirs, à une époque où tous les peuples étaient un, tous les chefs-d'oeuvre debout, toutes les pompes d'une civilisation de vingt siècles encore intactes. Quelle vie splendide, je ne dis pas souhaitable !

Hadrienétait merveilleusement propre à cette vie. Il avait d'abord le plus grand et le plus indispensable des dons de l'intelligence, celui qui fait la moitié de tous les grands génies, la mémoire. Il lisait un livre pour la première fois et le savait par coeur. Général, il se rappelait le nom de soldats depuis longtemps retirés du service; empereur, il reconnaissait jusqu'au dernier ceux qui venaient le saluer, et soufflait leurs noms au nomenclateur chargé de les lui souffler. Il lui arriva parfois, au même moment, d'entendre une lecture, d'écrire, de dicter, et de causer avec ses amis. Aussi sut-il être l'homme de tous les talents, sinon de toutes les gloires. Au camp et dans la politique il fut l'élève de Trajan. Sans aimer la guerre, il aima le soldat et sut s'en faire aimer et obéir; on lui attribue un écrit sur la tactique. Trajan lui avait appris aussi à ne pas mépriser les exercices du corps qui faisaient l'homme, le Romain, le soldat. Il faisait des armes probablement beaucoup mieux que Trajan; il chassait avec passion comme Trajan; il trouva moyen de se démettre une épaule et de se casser une jambe à la chasse. Mais, si Trajan lui avait appris la politique, la guerre, et la chasse, il avait eu d'autres maîtres encore que le peu lettré Trajan. A

quinze ans, formé par le séjour d'Athènes aux lettres et à la corruption hellénique, on l'appelait le Petit Grec. Pas un genre de curiosité ne lui manqua. Il fut poète, et poète avec esprit; il fut peintre, sculpteur, graveur, chanteur, musicien, grammairien; il fut géomètre, mathématicien, médecin, jurisconsulte, antiquaire, et, plus que tout le reste, astrologue. Il y avait de quoi exalter un peu l'orgueil, de se voir tout cela à la fois et empereur romain par-dessus le marché.

Mais il eut une passion, la plus vilaine de toutes, et qui cependant est presque toujours celle des hommes de talent. L'envie est la maladie des artistes, M. de Voltaire le remarque, et cette remarque peut faire croire qu'il rentrait parfois en luimême. Hadrien était envieux de toutes les manières comme il était doué dans tous les genres et ambitieux de toutes les gloires. Dans la politique il fut jaloux de Trajan et joua le plus de mauvais tours qu'il put à la mémoire de son père adoptif. Dans les lettres, jaloux de tous les génies, il préféra à Homère un certain poète obscur, appelé Antimaque, à Cicéron Caton, à Virgile Ennius; gloires paradoxales qui ne lui faisaient pas ombrage. Il aimait à voir des savants autour de lui; mais pour les prendre en défaut; s'il n'y pouvait réussir, pour les persécuter. Il leur suscitait des rivaux. Il les aimait beaucoup quand ils étaient médiocres, il était capable de les tuer quand ils étaient gens de talent. Entre l'architecte Apollodore et l'architecte Hadrien il y eut une lutte d'art et de critique; mais à ce jeu Apollodore jouait sa tête et la perdit.

Un envieux est un malade, et il y a en effet dans le génie d'Hadrien quelque chose de maladif et de tourmenté en même temps que de puéril. Son amour-propre est malveillant et bilieux. Il pousse sa fantaisie de gloire à l'excès, et, en l'exagérant, il la déprave. Ce n'est pas assez pour lui de mener par le monde des chasses splendides et hardies; il faut qu'il en éternise la mémoire par des tombeaux érigés à son chien et à son cheval. Ce n'est pas assez de savoir se servir de l'épée, il faut qu'il sache manier même le glaive du gladiateur. Ce n'est pas assez de la curiosité de grandes choses, il lui faut celle des petites; il fait espionner ses amis, se fait livrer les correspondances par les messagers, parle malignement aux maris des reproches que leur font leurs femmes. Ce n'est pas assez de la science du possible, il lui faut celle de l'impossible. Il se jette, avec tout son siècle du reste, dans les incantations, les divinations, les oracles, les songes, les sorcelleries, se fait initier à tous les mystères, se met à l'école de tous les imposteurs. L'astrologie, qu'un de ses oncles lui a enseignée, est pour lui une gloire de famille; il prend sans cesse son thème de nativité et celui de ses amis; il le leur envoie, agréable ou non. Le soir du 31 Décembre il consulte les astres, et, d'après leur avis, met pas écrit, jour par jour, les événements de l'année qui va commencer. Seulement, au commencement de la vingt-deuxième année de son règne, il ne dressa son horoscope que jusqu'au 10 Juillet, et c'est le 10 Juillet qu'il mourut. Ainsi le raconte son historien.

Sa conduite est pleine de bizarreries comme son esprit. Tantôt il pardonne les injures.

« Te voilà sauvé !" dit-il au début de son règne, à un homme qui a été son ennemi: mot plus fin et pensée aussi généreuse que celle de Louis XII. Tantôt, au contraire, il est d'une implacable mémoire; il se rappellera au bout de quarante ans que Servianus a dénoncé ses déréglements à Trajan, et il se vengera par un crime. Il ne pardonne même pas toujours les services qu'on lui a rendus, et les gens qui, honnêtement ou malhonnêtement, ont aidé à sa fortune, finiront par être traités par lui comme des ennemis. Plein de clémence au début de son règne, il est cruel à la fin. Simple dans ses habitudes comme Trajan et comme Auguste, il est, cependant, le premier empereur qui ait employé dans sa maison, au lieu d'affranchis, des chevaliers romains: les charges du palais n'étaient jusque-là que de simples offices domestiques et la maison du prince une maison privée. Il se refuse le vin à son repas; philosophe et raisonneur, il n'en est pas moins adepte des sciences occultes. Adorateur longtemps exclusif des dieux romains, il finit par leur associer son dieu Antinous, pâtre de Bithynie. Initié d’Eleusis, où l'âme acquiert, disait-on, la certitude de son bonheur à venir, il meurt en raillant sur l'incertitude du sort de son âme. Il a proscrit les sacrifices humains et il a accepté l'immolation d’Antinoüs. Il a rendu justice au christianisme plus que jamais ne le fit empereur païen (Alexandre Sévère excepté), et cependant il en viendra non seulement à persécuter les chrétiens, mais encore à profaner de parti pris Bethléem et le Calvaire. Affectant, pour blâmer indirectement Trajan, de n'écrire son propre nom sur aucun monumen donnant son nom à une vingtaine de villes; accordant quand on

et

ne lui demande pas, refusant quand on lui demande: n'aimant pas, dit-il, qu'on sorte triste de son audience et renvoyant souvent fort tristes les gens qui lui ont parlé, “ sévère et joyeux, courtois et maussade, léger et réfléchi, parcimonieux et libéral, divers en toutes choses;" il a tous les dons et toutes les faiblesses, toutes les grandeurs et toutes les puérilités, toutes les ambitions, et toutes les hontes. Comte de Champagny : " Les Antonins."

54. Les Libertés de l' Empire Romain. Quelle était pour le sujet romain d'alors la mesure de la liberté? Jusqu'à quel point, avec ou sans inconvénient, lui étaitil possible d'être libre ?

Je ne voudrais pas offusquer les nations modernes (je ne dis pas les nations chrétiennes); elles sont libres, très-libres. Elles ont la presse, effrénée jusqu'à la licence quand elle n'est pas entravée jusqu'à la servitude ; et l'antiquité ne l'avait pas. Elles ont le vote universel et régulier; et l'antiquité, quand elle l'avait, l'avait partiel, irrégulier, tumultueux. Elles ont la tribune, et le monde romain ne l'avait plus. Elles ont des chartes, des constitutions, des habeas corpus, des libertés sans fin consignées sur le papier; l'antiquité n'en avait aucune.

J'ose douter cependant que l'Europe du dix-neuvième siècle, à l'heure qu'il est, soit beaucoup plus libre que n'était l'antiquité, même l'antiquité romaine et impériale (les esclaves mis à part bien entendu).

A certains moments, sans doute, l'Europe du dix-neuvième siècle est légalement et politiquement très-libre. Pour peu que notre pays soit dans une de ses veines constitutionnelles et parlementaires, nous votons, nous écrivons, nous imprimons, nous pérorons avec une parfaite licence, sans l'attache du pouvoir, sans sa permission, à son insu, contre son gré, contre ce qu'il a de plus cher, contre ses ministres, contre lui-même, à son grand désespoir, et à son grand détriment. Nous faisons, ou nous avons fait en ce genre, des choses extraordinaires dont la seule pensée eût fait frissonner de la tête aux pieds un sujet de l'empire romain. Mais, d'un autre côté, même en nos jours de plus grande liberté, les actes les plus ordinaires, les plus journaliers, les plus élémentaires de notre vie sont dans la dépendance de ce souverain, et non-seulement de lui, mais de ses ministres, de ses préfets, de ses adjoints

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