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et de ses gardes champêtres. Nous, citoyens si fiers d'une monarchie parlementaire et représentative, qui nous révoltions quand on s'avisait de nous appeler sujets, nous étions cependant et nous sommes sujets à toutes les heures et par tous les coins de notre vie. Nous ne pouvions et nous ne pouvons ni aller de Paris à Neuilly, ni dîner ensemble vingt et une personnes, ni avoir dans notre malle trois exemplaires de la même brochure, ni prêter un livre à un ami, ni ajouter une poignée de plâtre à une maison située sur la rue, ni tuer une perdrix, ni planter un arbre sur le bord d'un chemin, ni prendre du charbon dans notre propre terrain, ni enseigner à lire à trois ou quatre enfants, ni réunir des voisins pour une prière, ni avoir chez nous un oratoire (qu'est-ce qui constitue un oratoire?) ni saigner un malade, ni lui rendre un remède, ni (en certains pays) nous marier, ni faire mille autres choses, dont l'énumération remplit des volumes et n'est complète nulle part, sans l'autorisation du gouvernement, laquelle (on a soin de nous en avertir) est toujours et essentiellement révocable. Les trois quarts du temps, il est vrai, le gouvernement n'autorise ni interdit; il tolère : nous vivons par tolérance, nous naissons, nous avons une demeure, une famille, nous élevons des enfants, nous avons un Dieu, nous avons une religion, grâce à l'indulgente et miséricordieuse, mais toujours révocable, tolérance du pouvoir. Il n'y a qu'une seule des actions humaines, sur laquelle le gouvernement n'ait pas autorité; nous n'en avons pas besoin pour nous faire enterrer. Souverains, au moins à certaines époques, dans les grandes choses et dans les choses publiques, nous sommes sujets dans les petites choses et dans les choses privées. Malheureusement c'est des petites choses que la vie est faite, et ce sont les choses privées qui sont les choses importantes de la vie.

Voilà donc nos servitudes et nos libertés. Disons maintenant ce qu'étaient les libertés et les servitudes de l'empire romain.

L'empire romain n'avait pas de charte constitutionnelle; ou plutôt il en avait une; c'était le sénatus-consulte renouvelé à chaque règne qui ne stipulait pour le peuple rien et donnait au prince tout. L'empire romain n'avait aucune assemblée délibérante à la moderne; le sénat, quoique inamovible de droit et héréditaire de fait, ou peu s'en faut, le sénat n'avait ni indépendance, ni publicité, ni prérogative bien déterminée. Il était, constitutionnellement parlant, le vrai souverain de l'empire, comme le daïri du Japon en est le souverain; mais comme celui-ci il s'était donné un lieutenant qui pouvait tout, même contre lui. L'empire romain n'avait pas une seule loi protectrice de sa liberté. Non, je ne sais pas dans l'empire une seule loi protectrice de sa liberté, pas une, si petite qu'elle soit, qui puisse passer pour une restriction de la puissance impériale. Voilà quelles étaient les servitudes de l'empire romain. Quelles étaient ses libertés ?

Les libertés, je viens de le dire, n'étaient point des lois; c'étaient plus ou moins que des lois; c'étaient des faits. Et ces faits peuvent se résumer en un seul: l'art du gouvernement était moins perfectionné alors qu'il ne l'est aujourd'hui. On était plus libre parcequ'on était moins civilisé.

Ainsi l'empire romain avait sa liberté individuelle. Le mot peut paraître étrange sous les Césars, et je conviendrai même que les lois Porcia et Sempronia qui, sous la république, avaient été une espèce d'habeas corpus, avaient perdu de leur puissance sous les empereurs.

Mais observez, que César (outre qu'il n'avait point de télégraphe ni de chemins de fer) n'avait pas même, première lacune, d'administration constituée; il n'avait pas une hiérarchie de fonctionnaires dépendant les uns des autres, promovibles et amovibles les uns par les autres et tous par le maître commun. Les proconsuls eux-mêmes et les propréteurs, mutuellement indépendants, à demi électifs, nommés pour trois ans environ, et au bout de ce temps accusables par leurs administrés, étaient demeurés jusqu'à un certain point dans les conditions de liberté et de responsabilité personelle des magistrats de la république. Par suite, seconde lacune, César n'avait point et ne pouvait point avoir de police, il n'avait que ces espions volontaires, nommés délateurs, instruments mal commodes et même dangereux, qu'il fallait exciter, encourager, récompenser, avec lesquels il fallait compter, marchander, débattre. Le caur eût bondi de joie à Tibère à l'idée d'un grand système de délation et d'espionnage administratif, constitué d'en haut et rayonnant jusque tout en bas, tel que nous le devons, je crois, à M. de Sartines. Le coeur lui eût bondi, mais la bourse lui eût fait défaut; car, troisième lacune, César n'avait pas de budget; l'art fiscal était dans son enfance. Ces vastes contrées, en moyenne aussi riches qu'elles le sont aujourd'hui, et qui, sans trop crier, donnent un budget total de cinq milliards au moins à leurs souverains actuels, ne donnaient pas à César 400 millions ; et comme les contributions qui produisaient ces 400 millions étaient préalablement tamisées par les mains d'une cinquantaine de mille publicains ou agents fiscaux, les contribuables, payant peut-être le double de ce que recevait l'empereur, criaient épouvantablement. Enfin, si César, voulant trop forcer la main à son peuple, eût amené un soulèvement un peu sérieux, il eût été impuissant à le réprimer; car, quatrième lacune, César, n'ayant pas de budget, n'avait point d'armée. Ces contrées, qui ne lèvent pas aujourd'hui moins de trois millions de soldats, alors, sans être beaucoup moins peuplées qu'elles ne le sont, ne fournissaient pas plus de 300,000 hommes, et ces 300,000 hommes étaient absorbés par la garde des frontières. Il y avait des provinces entières sans un soldat.

Cet empire sans administration, sans police, sans budget, sans armée, ferait par sa pauvreté militaire, fiscale, administrative, hausser les épaules au dernier commis de la préfecture de police, de la préfecture de la Seine, du ministère de la guerre ou du ministère des finances : je le sais. Mais qu'eussent pensé de nos monarchies si bien constituées, si vigilantes, si riches, si fortement armées, je ne dirai pas les commis, mais les sujets de l'empire romain ? N'eussent-ils pas un peu béni cette impuissance et cette indigence du pouvoir romain qui était pour eux le plus sûr des habeas corpus et la meilleure garantie de la liberté individuelle ?

Avec la liberté individuelle, l'empire romain avait encore, par suite de cette indigence et de cette impuissance du pouvoir, la liberté de la propriété. Le droit de propriété était absolu, autrement, je le crois, qu'il ne l'est dans les cités modernes. Auguste avait trouvé le droit de propriété ébranlé par la perturbation des guerres civiles; il s'était fait honneur de le respecter et de le relever. Il se vante d'avoir fondé des colonies de vétérans, et de les avoir fondées en grand nombre, non comme il s'était fait sans cesse depuis Sylla sur un sol usurpé par la force, mais sur un sol acheté de ses deniers; il est le premier, dit-il

, qui ait agi avec ce scrupule. Il se vante aussi d'avoir acheté à des particuliers le terrain où devait s'élever son forum et son temple de Mars Vengeur; il est certain, en effet, et par le témoignage des historiens et par la forme tourmentée que présente encore l'enceinte ruinée de ce forum, qu'Auguste avait restreint et modifié le plan de ses architectes pour ne pas

mus.

faire violence aux entêtements de la propriété: Auguste nous a laissé là son moulin de Sans-Souci. Il ne faut pas même s'imaginer, qu'après lui, sous les tyrans, le principe de la propriété ait péri

. Si le droit d'expropriation eût été tenu pour absolu, on ne se fût donné la peine ni de dénoncer les riches pour arriver à la confiscation de leurs biens, ni de supposer ou d'extorquer des testaments pour s'emparer des patrimoines, ni de brûler Rome pour la rebâtir plus belle. Comte de Champagny : « Les Antonins.

55. Marc-Aurèle. Son enfance a été grave, sévère, sérieuse; il a plu par ce contraste même à la cour d'Hadrien; Hadrien l'a aimé et a changé son surnom patronymique de Verus en celui de Verissi

Une sorte de sainteté, comme des païens la pouvaient comprendre, l'a approché de bonne heure des temples et des autels; à six ans, Hadrien l'a revêtu d'une fonction sacerdotale; il l'a remplie avec gravité et conscience, tenant à savoir par ceur les formules d'invocation que d'ordinaire les princes se font souffler. Tous les sages de son temps, moins sages que lui, lui ont prodigué des leçons qu'il a reçues plutôt avec trop de docilité. Son corps et son esprit se sont exercés à tout; la palestre a fortifié sa constitution, que l'étude et les austérités devaient affaiblir ; il n'a pas dédaigné la chasse, ce divertissement impérial mis en honneur par Trajan; la peinture ne lui a pas été étrangère; la rhétorique, cette manie de son siècle, l'occupera jusque sous la pourpre; la jurisprudence, cette science bien impériale et bien romaine, lui est devenue familière. Mais la philosophie surtout a mis la main sur lui comme sur son bien. Elle l'a dégoûté et des amusements de la poésie et des mensonges de la rhétorique, et des subtilités de la logique, et des curiosités même de la science; il se félicite de ne s'y être pas adonné ou même de n'y avoir pas réussi. A douze ans,

il a porté le manteau du stoïque; il a voulu coucher sur la dure, et sa mère a obtenu à grand'peine qu'il eût un lit couvert d'une peau. Il a pris ainsi de la philosophie ce qu'elle pouvait avoir de plus dur pour l'enfance, la mortification corporelle. Grâce à elle, et encore plus grâce à sa bonne nature, il s'est dépouillé de bonne heure de cette préoccupation de soi-même, inévitable dans les premières années de la vie. Encore enfant, il recommande aux intendants de ses domaines de ne pas abuser de ses droits contre le pauvre. A seize ans il renonce en faveur de sa sæur l'héritage paternel; et aux remontrances de sa mère il répond: J'ai la fortune de mon aïeul; elle me suffit, donne aussi ton bien à ma soeur, afin qu'elle ne soit pas au-dessous de son mari.” Il s'opère en lui une bien autre merveille : ce jeune homme, ce César traverse la cour dissolue d'Hadrien et vingt ans de demi-royauté sous Antonin, sans y perdre ses moeurs.

Incontestablement, c'est une âme d'élite. Ce sens moral, ce goût des biens de l'âme, beaucoup plus instinctif qu'il n'est logique, et qui perce chez Sénèque, chez Musonius, chez Epictète, à travers leur philosophie et souvent malgré leur philosophie, n'est nulle part aussi puissant que chez MarcAurèle. Il y a chez lui une sincérité, une volonté du bien. Les pensées qu'il nous a laissées ne sont pas faites pour le public, pas même pour un ami: ce sont des notes écrites à la hâte, sans ordre, sous la tente plus souvent que dans le palais, et que nul ne doit lire, si ce n'est celui qui les écrit. Ce sont des traces laissées par une âme qui s'est examinée, consultée, interrogée, qui a mesuré son progrès dans le bien, qui a gémi sur ses faiblesses, qui s'est elle-même réprimandée, châtiée, mortifiée par le jeûne, puis encouragée, rectifiée, relevée. La sincérité de cette interrogation solitaire en fait un des plus précieux monuments de l'antiquité.

Cette âme qui se juge ainsi a le mérite de ne pas se faire honneur à elle-même des biens qu'elle trouve en elle. C'est de toutes les vertus païennes celle qui sent le moins l'orgueil. Marc-Aurèle a le don de reconnaître en toute chose le mérite d'autrui plutôt que le sien.

*

Fronton cst ami de Marc-Aurèle, Hérode Atticus l'est aussi. Oui, mais tous deux sont rhéteurs, tous deux illustres, par suite jaloux, presque ennemis. Voyez quelle peine Marc-Aurèle se donne pour les réconcilier. La mémoire des morts ne lui est pas moins chère; celle de son père, quoiqu'il l'ait à peine connu; celle de son grand-père, quoiqu'il ait à se féliciter d'avoir quitté sa maison, celle d'Antonin, sur l'éloge duquel il revient sans cesse, et qu'il n'a pas quitté plus de deux nuits pendant ses vingt ans de règne. C'est bien là cette piété envers ns à laquelle Antonin à dû son surnom. Et comme ce mot de piété,

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