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rôle, c'était vouloir le faire régner sur des cadavres, et mieux valait le détrôner tout de suite, que le faire régner à ce priv

Thiers : " Histoire du Consulat et de l' Em, re."

33. Abdication de Louis-Philippe.

Le roi avait donné l'ordre de cesser le feu et de conserver seulement les positions. Le maréchal Bugeaud, déjà monté à cheval pour combattre, en était redescendu à l'annonce de sa révocation des fonctions de commandant de Paris. M. Thiers, en désarmant ainsi la résistance, croyait avoir désarmé l'agression. Le duc de Nemours réitérait partout l'ordre d'arrêter les hostilités. La duchesse d'Orléans était abandonnée dans ses appartements aux anxiétés de son esprit, aux incertitudes de son sort.

La reine, dont le cour avait du sang de Marie-Thérèse, de Marie-Antoinette, et de la reine de Naples, montrait ce courage civil qui oublie les prudences de la politique. “Allez," disaitelle au roi, “montrez-vous aux troupes abattues, à la garde nationale indécise; je me placerai au balcon avec mes petitsenfants et mes princesses, et je vous verrai mourir égal à vousmême, au trône, et à nos malheurs !" La physionomie de cette épouse aimée et de cette mère si longtemps heureuse, s'animait pour la première fois de l'énergie de son double sentiment pour son mari et pour ses enfants. Toute sa tendresse pour eux se concentrait et se passionnait dans le souci de leur honneur : leur vie ne venait qu'après dans son amour. Ses cheveux blancs contrastant avec le feu de ses regards et avec l'animation colorée de ses joues, imprimaient à son visage quelque chose de tragique et de saint entre l'Athalie et la Niobé. Le roi la calmait par des paroles de confiance dans son expérience et dans sa sagesse, qui ne l'avaient encore jamais trompé. A onze heures, il se croyait tellement sûr de dominer le mouvement et de réduire la crise à une modification de ministère acceptée par le peuple, qu'il descendit le visage souriant et en costume négligé d'intérieur dans la salle à manger pour le dejeûner de famille.

A peine le repas était-il commencé que la porte s'ouvrit et qu'on vit entrer précipitamment deux conseillers intimes et désintéressés de la couronne, désignés, dit-on, par M. Thiers

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musat.

pour le ministère. C'étaient MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne. Ils prièrent le duc de Montpensier de les entendre en particulier. Le prince se leva, fit un signe de sécurité au roi et à la reine, et courut vers les deux négociateurs. Mais le roi et la reine ne pouvant contenir leur impatience se levèrent au même moment, interrogeant des yeux M. de Ré

Sire,” dit celui-ci, “il faut que le roi sache la vérité : la taire dans un pareil moment serait se rendre complice de l'événement. Votre sécurité prouve que vous êtes trompé: à trois cents pas de votre palais, les dragons échangent leurs sabres et les soldats leurs fusils avec le peuple.”—“C'est impossible," s'écria le roi en reculant d'étonnement. Un officier d'ordonnance, M. de l'Aubépin, dit respectueusement au roi: “ J'ai vu.”

A ces mots, toute la famille se leva de table. Le roi remonta, revêtit son uniforme et monta à cheval : ses deux fils, le duc de Nemours, le duc de Montpensier, et un groupe de généraux fidèles l'accompagnaient; il passa lentement en revue les troupes et les bataillons peu nombreux de gardes nationaux qui stationnaient sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries. L'attitude du roi était découragée, celle des troupes froide, celle de la garde nationale indécise. Quelques cris de “Vive le roi !" mêlés aux cris de Vive la réforme!" partaient des rangs. La reine et les princesses, debout à un balcon du palais, comme Marie-Antoinette à l'aube du 10 Août, suivaient des yeux et du cour le roi et les princes : elles voyaient les saluts militaires des soldats agitant leurs sabres sur le front des lignes; elles entendaient aussi le sourd écho des cris dont elles ne pouvaient distinguer les mots; elles crurent à un retour d'enthousiasme et rentrèrent pleines de joie dans les appartements.

Mais le roi ne pouvait se tromper à la froideur de l'accueil ; il avait vu les physionomies inquiètes ou hostiles. Il avait entendu les cris de "Vive la réforme !" et d'“ A bas les ministres !" partir au pied de son cheval comme un obus de la révolte qui éclatait jusqu'aux portes de son palais. Il rentra abattu et consterné, craignant également de provoquer la lutte ou de l'attendre, dans cette immobilité forcée qui saisit les hommes et qui les enserre par des difficultés égales des deux côtés, situation où l'action seule peut sauver, mais où l'action ellemême est impossible, le désespoir est le génie des circonstances désespérées. Le malheur du roi fut de ne pas désespérer assez tôt. Il était habitué au bonheur : ce long bonheur de sa longue vie trompa le dernier jour de son règne.

M. Thiers, témoin de cette catastrophe accélérée attendait le roi pour lui remettre le pouvoir qui s'échappait avant qu'il l'eût saisi et exercé. Il sentit glisser la popularité fugitive d'une seule nuit de son nom sur un autre nom. Il indiqua au roi M. Barrot seul; on ne pouvait pas aller plus loin sans sortir de la monarchie. M. Barrot avait déjà éprouvé devant le peuple du boulevard l'impuissance et la fragilité du nom. Il se dévouait néanmoins au roi et à la pacification, sans considérer qu'il allait dépenser en quelques heures une popularité de dix-huit ans. Ce dévouement à l'instant de l'abandon de la fortune était une générosité de caractère et de courage qui relève un homme dans la conscience de l'avenir. Texte de raillerie pour les hommes légers du jour, titre d'estime pour l'impartiale postérité. M. Barrot, instruit quelques moments après de sa nomination par le roi, n'hésita pas à aller prendre possession du ministère de l'intérieur et à saisir le timon brisé.

En ce moment, le roi aux Tuileries était tout son conseil; trois ministères s'étaient fondus sous sa main en quelques heures : M. Guizot, M. Molé, M. Thiers.

M. Guizot, M. Molé, M. Thiers, la reine, les princes, les députés, les généraux, les simples officiers de l'armée et de la garde nationale se pressaient autour de lui; on l'assiégeait d'informations et d'avis interrompus par des informations et des avis contraires. La pâleur était sur les joues, les larmes dans les yeux des femmes; les enfants de la famille royale attendrissaient les cours par l'ignorance et par la sécurité répandues sur leurs traits ; tout trahissait dans les gestes, les attitudes, l'agitation, et les paroles cette fluctuation d'idées et de résolution qui donne du temps au malheur et qui décourage la fidélité. Les portes et les fenêtres de l'appartement du rez-de-chaussée, ouvertes sur la cour, laissaient les soldats et les gardes nationaux assister de l'ail et de l'oreille à cette détresse; leur disposition morale pouvait en être ébranlée.

Il fallait jeter un voile sur ce désordre des pensées du roi et sur cette confusion de sa famille, pour qu'un découragement contagieux n'amollit pas les baïonnettes. Un citoyen de la garde nationale qui était de faction sous le péristyle du cabinet du roi fut attendri jusqu'aux larmes à ce spectacle. Homme d'opposition presque républicaine, mais homme sensible et loyal avant tout, il désirait le progrès sans aspirer aux ruines. Il ne voulut pas surtout que la cause de la liberté dût son triomphe à un lâche abandon d'un vieillard, de femmes, et d'enfants, par ccux qui étaient chargés de les protéger. Il s'approcha d'un lieutenant-général qui commandait les troupes : “Général,” lui dit-il à voix basse et avec une émotion que l'accent rendait impérieuse, “ faites éloigner vos troupes hors la portée de ces scènes de deuil. Il ne faut pas que les soldats voient l'agonie des rois!" Le général comprit le sens de ces paroles ; il fit reculer les bataillons.

Le roi, remonté dans son cabinet, écoutait encore, et tour-àtour, les avis de M. Thiers, de M. de Lamoricière, et de M. de Rémusat, et du duc de Montpensier, son plus jeune fils, quand une fusillade prolongée éclata à l'extrémité du Carrousel, du côté de la place du Palais-Royal. A ce bruit, la porte du cabinet s'ouvre et M. de Girardin se précipite vers le roi.

M. de Girardin, naguère député, encore publiciste, moins homme d'opposition qu'homme d'idées, moins homme de révolution qu'homme de crise, s'était précipité dans l'événement où il y avait danger, péripétie, grandeur ; il était du petit nombre de ces caractères qui cherchent toujours l'occasion pour entrer en scène avec le hazard, parce qu'ils ont l’impatience de leur activité, de leur énergie, et de leur talent, et qu'ils se sentent à la hauteur des circonstances et des choses.

M. de Girardin, en paroles brèves et saccadées qui abrègent les minutes et qui tranchent les objections, dit au roi avec un douloureux respect, que les tâtonnements de noms ministériels n'étaient plus de saison; que l'heure emportait le trône avec les conseils, et qu'il n'y avait plus qu'un mot qui correspondit à l'urgence du soulèvement: “l'Abdication."

Le roi était dans un de ces moments où les vérités frappent sans offenser. Il laissa néanmoins tomber de ses mains la plume avec laquelle il combinait des noms de ministres sur le papier. Il voulut discuter. M. de Girardin, pressé comme le temps impitoyable, comme l'évidence, n'admit pas même la discussion.

Sire,” dit-il, “l'abdication du roi ou l'abdication de la monarchie, voilà le dilemme; le temps ne laisse pas même la minute pour chercher une troisième issue à l'événement.”

En parlant ainsi, M. de Girardin presenta au roi un projet de

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proclamation, qu'il venait de rédiger d'avance et d'envoyer à l'impression. Cette proclamation, concise comme un fait, ne contenait que ces quatre lignes dont il fallait frapper à l'instant et partout l'oeil du peuple:-

“Abdication du roi.
"Régence de Mme. la duchesse d'Orléans.

Dissolution de la Chambre. “Amnistie générale." Le roi hésitait. Le duc de Montpensier, son fils, entraîné sans doute par l'expression énergique de physionomie, du geste, et des paroles de M. de Girardin, pressa son père avec plus de précipitation peut-être que la royauté, l'âge, et l'infortune ne le permettaient au respect d'un fils. La plume fut présentée, le règne arraché par une impatience qui n'attendit pas la pleine et libre conviction du roi. La rudesse de la fortune envers le roi ne devait pas se faire sentir dans la précipitation du conseil. D'un autre côté le sang coulait, le trône glissait, les jours même du roi et de sa famille étaient engagés; tout peut s'expliquer même par la sollicitude et par la tendresse des conseillers. L'histoire doit toujours prendre la version qui humilie et qui brise le moins le coeur humain.

Au bruit des coups de fusil, le maréchal Bugeaud monte à cheval pour aller s'interposer entre les combattants. Mille voix lui crient de ne pas se montrer. On craint que sa présence et son nom se soient un nouveau signal de carnage. Il insiste, il s'avance, il brave la physionomie et les armes de la multitude. Il revient sans avoir obtenu autre chose que l'admiration pour sa bravoure. Il redescend de cheval dans la cour des Tuileries ; déjà le commandement ne lui appartenait plus. Le duc de Nemours en était investi.

Le jeune général Lamoricière, qui n'a sur son nom que le prestige de sa valeur en Afrique, s'élança au galop à travers le Carrousel. Il franchit au milieu des balles les avant-postes; il aborda héroïquement les premiers groupes des combattants. Tandis qu'il les harangue, il est criblé de coups de feu; son cheval se renverse, son épée se brise dans la chute.

Le général, blessé à la main et pansé dans une maison voisine, remonte à cheval et traverse silencieusement la place pour venir annoncer au roi que les troupes se fatiguent et que le peuple est inabordable aux conseils.

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